Deuxième partie
du post sur les mathématiques et la crise, où l’on va parler des modèles de
mesure du risque, avec une attention toute particulière à leur figure de proue,
la Value-at-Risk. Chouchoute des régulateurs et du top management des banques,
elle reste un outil puissant mais qui a montré ses limites durant la dernière
crise.
Sous vos yeux ébahis
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| Tout est sous contrôle... |
Comme on l’a dit
dans un post précédent, la VaR est une mesure statistique des pertes sur un
book de trading, qui indique qu’on s’attend à perdre plus que ce montant un
certains nombres de fois dans une année. Résumer sa prise de risque en un seul
chiffre, un seul montant en dollar, que demande le peuple? D’un coup d’œil d’un
seul savoir combien on risque de perdre, c’est la magie de la VaR. Enfin magie supposée
comme on va le voir.
C’est JP Morgan
qui accouche du concept vers la fin des années 90. On crie assez rapidement au
génie, il faut dire que c’est un souffle de simplicité dans un monde de la
finance qui se complexifie à vitesse grand V. Delta, Gamma, Vega sur les
options, CS01 sur le crédit, PV01 sur les taux, oui, on a toutes sortes de
mesures de risque, mais au bout du compte, je vais perdre combien? La VaR
est donc censée répondre à ce problème et le concept a tellement marqué les
esprits que les régulateurs (via Basel 2) obligent maintenant toutes les
banques à mesurer leur VaR (demande que je trouve plutôt raisonnable) et à la
faire rentrer dans la fixation du niveau requis de fonds propres (plus
douteux, car cela peut inciter à minimiser sa VaR artificiellement).
Pourtant, depuis
2008, la VaR a été mise au pilori, jusqu’à exiger son abandon complet, surtout car les techniques statistiques sous-jacentes y seraient mal utilisées. Je vois cependant
plusieurs raisons de réfléchir au problème sans partir de l’aspect technique: d’une part, il est difficile de rentrer
dans les détails mathématiques de ce qui manque à la VaR en pratique, car les modèles
sont propriétaires et beaucoup moins standardisés que les modèles de pricing.
Par ailleurs, même si elle est la représentante principale du taxon « modèle
de risque », elle n’en est pas l’unique: de nombreuses banques ont des
mesures supplémentaires, type Economic
Capital ou basées sur la Extreme Value Theory,
chacune avec leurs avantages et leurs inconvénients.
Cygne Noir ou Canard Boiteux?
Regardons donc plutôt
là où le bât blesse. On l’a vu dans les
journaux, malgré l’arsenal scientifique déployé pour le calculer, le niveau
de la VaR peut-être modifié selon les choix de modélisation, sans être contrebalancé
par une force de rappel (au contraire des modèles de pricing qui sont en permanence mis à l'épreuve des pertes et profits). Seul le régulateur va fourrer son nez là-dedans
(changer trop souvent son modèle VaR est clairement mal vu), avec les résultats
que l’on connaît.
Ainsi, les
critiques les plus puissantes qu’on peut adresser aux modèles de risque sont à
mon sens principalement d’ordre comportemental :
- Nassim Taleb, dès 1997, s’en prend à la conviction que « la VaR fonctionne très bien en temps normal »1. En effet, elle ne donne pas d’indications sur ce que peut être la perte une fois le seuil franchi. En temps normal, les dépassements ne vont pas être extravagants mais en période de crise, ils peuvent être cataclysmiques…2
- Le New York Times (NYT), dans un long article de 2009, pointe du doigt la fausse transparence que procure la lecture d’un chiffre unique (qu’on interprète à tort comme standardisé), tant chez les régulateurs que dans le top management des banques. Les ennuis surviennent quand on oublie que c’est une métrique parmi tant d’autres et qu’elle doit s’utiliser en conjonction avec d’autres facteurs. L’excès d’institutionnalisation de la VaR par les régulateurs n’aidera probablement pas à sortir de cette ornière…
- Taleb pousse l'argument un peu plus loin. Il avance que l’utilisation de la VaR crée de l’aléa moral, son omniprésence conférant une aura artificielle de crédibilité à la gestion des risques en période de boom. Ceci cause une sorte de myopie grégaire, qui encourage le genre de comportement qui consiste à faire les mêmes erreurs au même moment que tout le monde: « Tant que la musique joue, il faut danser » comme l’a dit Chuck Prince, ancien CEO de Citigroup, dans une remarque devenue culte.
- Taleb enfin évoque ce qu’il appelle le charlatanisme, ou comment se cacher derrière des arguments pseudo-techniques pour masquer de mauvaises décisions d’investissement. Le charabia d’un « événement à 30-sigma » n’est qu’un piètre alibi pour justifier une perte de plusieurs centaines de millions (voire plusieurs milliards dans les cas récents).
Cependant il ne
faut pas perdre de vue les services que les mesures de risque peuvent rendre:
- Le même article du NYT raconte que la VaR est née en partie du besoin de Dennis Weatherstone, président de JP Morgan à l’époque, d’appréhender les sources de risque à travers sa banque, et en particulier leurs interactions. Ceci nous permet de comprendre que la VaR est avant tout un important exercice d’agrégation des risques, qu’on ne peut obtenir nulle part ailleurs.
- De manière complémentaire, dans la gestion de l’allocation des ressources, elle permet de mesurer la profitabilité de telle ou telle activité, rapportée à leurs contributions au risque total de la banque. On rend ainsi plus objective la prise de risque, qui n’est plus seulement basée sur un gut feeling.
- Taleb (encore lui, désolé) pense que les gens ont tendance à être incapable d’anticiper un futur dont ils n’ont jamais fait l’expérience. Contrairement à lui, je pense que c'est précisément là qu’on voit l'intérêt d'un modèle statistique, qui permet d'éviter certains biais cognitifs.
- La VaR est utile comme mesure dynamique, et il est presque plus important de savoir comment elle a bougé entre hier et aujourd’hui que de regarder son niveau absolu. Le NYT raconte comment, en 2007 (donc au tout début des secousses sur les marchés américains), Goldman Sachs a décidé de réduire ses expositions aux crédits hypothécaires en recoupant des pertes prolongées sur son desk de trading avec la tendance négative de sa VaR.
En conclusion, je
persiste à penser que la VaR est un outil extrêmement utile, mais crois que sa
fragilité réside dans son essence même. Chercher à capturer une réalité très
complexe en un seul chiffre, un seul montant, exige de faire des hypothèses
fortes sur des événements difficiles à appréhender (car par définition en
dehors des facultés humaines d’imagination). La tâche est rendue d'autant plus difficile que les forces de
rappel permettant d'arriver à un bon compromis ne s’exercent que lorsque se produisent les événements que l’on cherche précisément
à éviter.
1 “And
the essential reason for this is that the greatest risks are never the ones you
can see and measure, but the ones you can’t see and therefore can never
measure.” Against Value-at-Risk: Nassim Taleb Replies to Philippe Jorion,
1997
2 Dans le cas des CDS vendus par AIG,
on a comparé ça à récolter des centimes devant un rouleau-compresseur, en d’autres
termes, comment prendre beaucoup de risque (sans trop s’en apercevoir) pour
gagner trois clous avant de se faire ratiboiser.

4 commentaires:
Techniquement, il est possible de créer une force de rappel pour un modele de VaR : il suffit de d'établir une cote pour le pari que le PnL sera en dessous de VaR break aujourd'hui.
A mon avis, le plus gros problème de cette mesure de risque est qu'elle ne dit rien sur les pertes qui arrivent dans le percentile qui n'est pas couvert: une VaR à 95% ne dit rien de ce qui arrive dans le cas où on tombe dans les 5%.
Après, il faut donner une mesure aux évenements "cygne noir", et alors là bon courage...
Concernant la VaR elle-même, je pense qu'un signe assez fort a été donné avec la proposition par le comité de Bâle de passer toutes les mesures d'une VaR à une Expected Shortfall (espérance de la perte au-delà du quantile-cible plutôt que valeur du quantile-cible). http://www.bis.org/publ/bcbs219.htm L'expected shortfall a le mérite, si je ne me trompe pas, d'être une mesure du risque plus cohérente que la VaR.
Un tel passage mettrait au premier plan la question de l'estimation des queues de distribution.
Maintenant, comme tu le soulignes, le problèmes est moins dans l'indicateur que dans la manière de le lire. En faisant de la VaR un outil de calibrage des fonds propres, la régulation a assez perversement donné un poids important au montant absolu de la VaR, qui a été soumis à un pilotage. Cela s'est fait au détriment du suivi des évolutions relatives de l'indicateur, qui constituent peut-être l'élément le plus important.
On observe d'ailleurs le même mouvement dans le monde des stress tests crédit : au fur et à mesure que les régulateurs en font un usage de plus en plus intensifs (au détriment du cousin de la VaR qu'était le capital économique), les banques et les commentateurs se concentrent sur le montant des pertes estimées, alors que les stress crédit sont au moins autant des outils d'identification des vulnérabilités.
On doit pouvoir probabiliser ca, ms je crois que tu n'auras js
les memes incentives qu'avec un bon vieux PnL: tant qu'on ne touche pas au
portefeuille, c'est qd meme plus relax. Par exemple, il y a bien une force de
rappel regulatoire sur la VaR, qui est le nombre d'exceptions. Ms on l'a vu,
meme si la plupart des banques avaient entre 2 et 3 exceptions par an (comme on
s'y attendrait) avant la crise, je ne suis pas sur que les dizaines dont
certaines ont fait l'experience en 2008 ont eu de reelles consequences (sous
pretexte surement que comme on n'etait plus dans une periode "normale", il est
logique que la VaR ne se comporte plus "normalement...)
Pour les cygnes noirs, je suis curieux de voir comment les
techniques type EVT marcheraient en pratique. Et puis, meme si c'est difficile,
les (re)assureurs pricent du tail risk en permanence... Faut juste chercher plus
fort!
Tres interessant la generalisation de l'expected
shortfall, meme si je suspecte que ca va poser encore bien des soucis pratiques.
Je remarque par ailleurs l'insistance sur le risque de liquidite (il serait
temps, cf Metalgesellschaft, Amaranth et la Baleine de
Londres!)
Pour le credit, c'est clair que ds un monde tres
illiquide, se concentrer uniquement sur le montant n'a pas forcement de
sens...
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